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Réflexions paysagères

pour mieux comprendre votre jardin

L'illusion du sauvage

par J. Roubache, paysagiste Normandie - Paris

décembre 2020

Jardin naturel, mur végétal, ville fertile, urbanisme vert, immeuble-forêt, jardin sauvage, micro-forêt urbaine. Suis-je donc la seule à percevoir des oxymores, là où d’autres entendent des expressions communes ? Ces contre-sens continuent-ils de nous écorcher les oreilles, ou nous sommes-nous définitivement familiarisés avec l’image d’arbres qui s’épanouiraient dans le béton ? de fleurs dans les pochons ? de créations concomitamment humaines ET naturelles ? réfléchies ET spontanées ?  

 

A l’occasion de l’aménagement paysager, mes clients, les villes, la société entière, réclament plus de nature. Exit les jardins taillés, la corvée d’entretien, les variétés horticoles. Le jardin se libère, revendique son autonomie écosystémique, et dans un profond mouvement de rébellion, il devient « rock », et parfois même « punk ». Le moindre mètre carré doit offrir la possibilité de « se ressourcer » dans un « bain de nature ».

Mettre la nature en cage : comme lorsqu’en parcourant Nantes, je suis tombée sur un carré de 15m x 15m que la végétation conquérait année après année, à l’abri d’un grillage, et qu’un écriteau désignait comme « jardin ». Ou comme l’île Derborence au Parc Matisse de Lille : un plateau artificiel de 3500 m2, hissé à 7 m du sol, laissé inaccessible pour que la nature s’y déploie à l’abri des regards et des piétinements.

 

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Bosco Verticale, Milan

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Ile Derborence, Lille

Cent ans après l’urinoir de Marcel Duchamp, nous découvrions que c’est le cadre qui fait l’art, l’écriteau qui fait le jardin. La désignation d’un objet comme œuvre artistique suffit à en changer le statut. Et l’expérience d’une banane scotchée par Maurizio Cattelan sur un mur de la FIAC nous fascinait encore l’an dernier.

 

Forcément, une telle lame de fond donne envie de s’interroger. Peut-on véritablement installer la nature dans la ville ? le sauvage dans le jardin ? Car voici une réflexion qui intervient à un point précis de notre histoire - le sauvage n’ayant pas toujours eu très bonne presse.

Pendant des siècles, la religion a pourchassé le sauvage en nous, nous a dépouillé de notre barbarie pour nous élever moralement. Après la maîtrise de nos âmes, la technique, elle, a mis sous contrôle le sauvage autour de nous : contrôle de nos prédateurs, de la végétation et de la faune qui nous nourrit, de l’énergie, de la géographie, ... Mais voici 50 ans, le constat fut que le contrôle des mœurs opprimait les individus, et que le contrôle de la planète détruisait la vie. Marche arrière toute : le XXIe siècle occidental entend bien ficher la paix aux hommes comme à son environnement. Vivre et laisser vivre. S’émerveiller de voir la vie se dérouler sans guide et sans tuteur, parce qu’elle se suffit à elle-même. D’où le nouvel appétit pour la non-intervention au jardin, et pour le retour des adventices en ville.

En tant qu’architecte paysagiste, je m’interroge : que serait un jardin sauvage ? Un espace au tracé aléatoire où pousseraient des plantes que l’homme n’a ni sélectionnées, ni semées, ni entretenues ? Un lieu où une flore adaptée, car spontanée, accueillerait harmonieusement une faune installée intuitivement, et où une symbiose se mettrait en place pour poursuivre, sans taille ni engrais, ni pesticide, un élan vital sans cesse renouvelé ?

 

Emouvant : le vivant, cette sourde puissance qui nous dépasse et nous touche. Nécessaire : pour éviter d’abîmer davantage l’environnement, pour créer de la fraîcheur en ville, pour purifier l’eau et les sols, ..

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Oui, je partage cette émotion du vivant ; mais elle me submerge bien plus dans la ‘vraie’ nature que dans tout ersatz que j’essaierais de produire au jardin. J’adhère aussi à la nécessité de restaurer des espaces vierges sur nos territoires ; mais peut-être pas à l’échelle d’un jardin de 1000 m2 ou d’une place urbaine. Les espaces périphériques ou ruraux me semblent tellement plus adaptés. Et de toute façon, je n’ai pas l’ambition d’exercer un métier nécessaire ; à l’étalon de notre époque particulière, je qualifierais le jardin de ‘non-essentiel’ ... pour autant que la beauté, l’harmonie ne soit ni nécessaires ni essentielles à l’homme. 

 

Je laisse donc à d’autres le terrain de l’écologie. Je laisse ces notions de ‘biodiversité’, ‘milieu’, ‘écosystème’ coloniser l'entièreté de leurs projets de jardins, alors qu'ils soupoudrent les miens. L’art du jardin consisterait à re-créer un milieu naturel (tiens, revoilà le paradoxe), à force de connaissances botaniques ou entomologiques ? Planter des arbres qui seront maltraités sur les Champs-Elysées ou sur le pont d'Iéna pour abaisser les températures urbaines, est-ce le métier d'un créateur de jardin ? S'il se délecte du vivant, mon art du jardin n’est pas une science : l’art ne répare pas le monde dans sa matérialité, mais en y apportant la grâce, l'étonnement. Alors, j’essaie ...

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